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Septembre 1950

La 2 CV A numéro 4 167 …



Rien de moins ordinaire, dans les faits, que l'histoire de cette 2 CV A, vendue dans l'Oise en septembre 1950, et qui porte toujours son immatriculation d'origine … Point de lointaines virées exotiques, aucune aventure autre que celle d'une sage utilisation quotidienne … Et pourtant !

Texte: René B.
Photos: Christian Bédeï, R.B. et coll. P.Davesne


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Oui, pourtant … C'est, précisément, son historique parfaitement connu, limité aux dimensions du canton de Betz -prononcez "Baie"- où elle évolua toute son existence, qui fait de cette 2 CV une vraie perle rare. Tout autant que le fait qu'elle n'ait connu que trois propriétaires, tous plus ou moins voisins (est-ce bien par hasard, au demeurant, si le nom des trois titulaires de la carte grise commence tous par un "D", et leur lieu de résidence par un "B" ?), et que son compteur totalise aujourd'hui moins de 75 000 kilomètres. Elément d'une importance statistique majeure, puisque sa plaque numérotée de série en atteste, notre 2 CV fut la 4 167ème voiture de ce type livrée en France, ou ailleurs, depuis la véritable mise en production du modèle, le 11 juillet 1949. Décidément, le mois de juillet aura marqué les deux étapes les plus importantes de la saga "deuchiste", puisque c'est le 27 juillet 1990 que la 5 114 961ème, et toute dernière 2 CV, quitte les chaînes de montage de l'usine de Mangualde, au Portugal. C'est, aussi, en juillet 1940 que les allemands exigent de Citroën la construction de trois prototypes, afin de les soumettre au jugement de Ferdinand Porsche, concepteur de la Volkswagen. Pierre Boulanger refuse avec énergie, y compris lorsque Porsche se rend Quai de Javel pour y voir cette fameuse "TPV" ! De même, c'est en juillet 1948 que Boulanger fait essayer, par de malheureux cobayes, dont sa fille aînée, le fameux lanceur à ficelle destiné à démarrer le bicylindre … Après maints déboires, le patron se résout à faire monter un classique démarreur électrique, ce qui épargnera bien des problèmes aux premiers acquéreurs de la 2 CV.


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Ici, tout est dédié au "Double Chevron" …

Mais n'anticipons pas davantage sur le cours de notre récit. Pour l'heure, revenons à Boullarre, où sont établis Patrick Davesne et son épouse. Ce village de 230 habitants est situé à l'écart des grands axes, au sud-est du département de l'Oise, tout près de la jonction de celui-ci avec la Seine-et-Marne et l'Aisne. Nous sommes donc, près de Crépy-en-Valois, aux confins de la Picardie et de la Brie, dans une région curieusement tournée vers l'aéroport de Roissy, qui emploie la plupart des actifs de la commune !
Patrick Davesne, lui, est récemment retraité de l'Education Nationale, ce qui permet à ce natif de Beauvais de consacrer une bonne partie de son temps à la restauration de l'une ou l'autre de ses chères "Citron", tout en s'occupant du secrétariat de la mairie, comme il le fait depuis trente ans. Tout autour de la maison de la famille Davesne, des granges abritent un fabuleux bric-à-brac de pièces de rechange, d'éléments de carrosserie, d'ensembles moteur-boîte. Mais aussi une bonne trentaine de véhicules … "La moitié d'entre eux est en état de marche, l'autre attend une bonne restauration", précise le propriétaire, qui nous montre quelques unes des belles pièces de sa collection: ici une SM, là une superbe CX Prestige, ailleurs une Visa GTi peinte aux couleurs de "Citroën Sport", ou une ambulance établie sur base XM. On remarque, aussi, une BX-16 soupapes prête à vrombir, une fringante DS 21, des GS, plusieurs CX (dont un break, bien pratique pour aller faire les courses … lors les bourses réservées aux collectionneurs !) et XM, une Méhari, une Ami 6, une Xantia V6 "Activa", etc … A l'écart, une Traction 11 B "Commerciale" de 1955 subit une cure de jeunesse fort soignée, et un fourgon H stationne tout près du premier "camping-car", utilisé pour se rendre sur les rassemblements que Patrick a fabriqué à partir d'un (désormais) vénérable C35. "Avec le moteur à essence, on consommait près de 20 litres aux 100. Il a donc cédé place à un engin plus moderne, mieux équipé et, en prime, moins glouton …".


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Un unique prototype "made in Picardie" !

Un engin bizarre, a priori parfaitement inconnu de nos services, attire évidemment notre attention. C'est une sorte de berline, ou de coupé 2+2, dont la face avant dotée de doubles phares, encadrant un motif en "V", évoque, vaguement, une Alfa, tout comme la grosse prise d'air qui orne le capot. Le pare-brise est vaste, mais complètement plat, et les deux portes ne sont pas absentes, mais simplement ouvertes ! "En fait, elles s'escamotent du haut vers le bas, sous la caisse, selon un principe emprunté au volet roulant. Cette voiture est effectivement unique ! Elle a été entièrement construite, en 1975, par un habitant d'une commune voisine, qui a utilisé une plate-forme et des trains roulants d'Ami Super, et un moteur de GS 1220 cm3". Le plus beau de l'histoire est à venir ! Notre "constructeur sans patente" (et sans complexe …) s'en est allé proposer son œuvre au bureau d'études Citroën, dont on imagine volontiers la stupeur, probablement mêlée d'un zeste de condescendance. Bien entendu, cette Citroën "made in Picardie" est revenue illico au pays natal, Citroën n'ayant pas jugé opportun d'examiner plus avant ce projet, dont il faut bien reconnaître qu'il relevait du rêve (ou du cauchemar ?) éveillé …

Hérédité assumée

Après cette mise en bouche, déjà copieuse, nous pénétrons dans le "Saint des Saints" de la collection. Ici, tout n'est qu'ordre, harmonie et belle lumière, dans une pièce toute blanche où trônent, entourées de vitrines débordantes de miniatures et d'objets relatifs à Citroën et à Michelin, les deux joyaux de cette couronne à (double) chevron. A droite, une rarissime M35 à moteur rotatif, portant le N°171 -l'une des voitures rescapées de la fameuse série des 267 M35, "prêtées" à des clients gros rouleurs, au fin d'expérimentation, et censément toutes passées au pilon- et à gauche, rutilante malgré sa robe grise, notre 2 CV A de 1950. Après avoir procédé aux dévotions d'usage, il est temps de regagner la maison, où Patrick et Elisabeth Davesne sont dûment soumis à la question.
"Je ne suis pas né "citroëniste" mais, à la réflexion, je dois reconnaître qu'un certain nombre de facteurs m'ont prédisposé à le devenir ! L'un de mes grands-pères travaillait pour le Service des Eaux et Forêts. A ce titre, il avait une voiture de fonction qui fut, d'abord, une 2 CV, puis une Dyane et, enfin, une Ami 6. Mon père, qui m'a par ailleurs appris la mécanique et révélé le bonheur de mettre les mains dans le cambouis, a roulé avec une ID 19, et ma mère s'est servie d'une 2 CV. Moi-même, après l'obtention du permis, en 1969, j'ai acquis une Ami 6, puis une DS 19, auxquelles ont succédé des GS, BX, CX, XM, etc … On peut donc, finalement, parler d'hérédité !". Au demeurant, cette fidélité à la marque ne se dément pas, puisque les Davesne roulent, au quotidien, en C3, et sont propriétaires d'un futur objet de collection, une rutilante C3 Pluriel "Charleston".


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Une collection débutée par hasard ?

"Très jeune, j'ai commencé à bricoler sur d'anciennes motos, puis sur des automobiles, plus toutes fraîches, elles non plus ! Ce qui m'a permis d'entretenir moi-même les autos que je gardais, et de fabriquer le "camping car" sur la base du C35". En réalité, c'est en conservant le modèle qu'il aurait pu vendre, pour en acquérir un autre, que Patrick Davesne a débuté, presque sans le réaliser, sa collection de Citroën.
"Selon le principe bien connu de l'engrenage, l'accumulation des voitures conservées s'est aggravée avec l'arrivée des modèles achetés, ou bien récupérés, ici ou là … J'ai même repris l'outillage et la signalétique du garage de l'agent Citroën d'Acy-en-Multien, celui-là même qui avait vendu la 2 CV A à son premier propriétaire, et qui prenait, alors, sa retraite". Vous voyez bien que, dans cette affaire, tout se tient !

61 ans, trois propriétaires, 75 000 km …

Nous en arrivons donc à l'histoire de la 2 CV. C'est le 12 septembre 1950 (soit deux mois, à un jour près, avant l'accident fatal à Pierre Boulanger) que Mr. Robert Dérest, qui réside à Betz, prend livraison, chez l'agent local, de cette 2 CV A, numéro de châssis 4 167. La voiture est immatriculée "597 F 60". Elle porte toujours cette plaque. Dirigeant à la Banque de France, Mr. Dérest effectue, chaque fin de semaine, le trajet qui le ramène de Paris vers Betz, pour reprendre le chemin inverse le lundi … Alors petite fille, et résidant à Betz, Elisabeth Davesne se souvient très bien de cette curieuse voiture, l'une des rares autos à circuler, alors, dans ce coin de Picardie, et a fortiori l'unique 2 CV à sillonner les rues du chef-lieu de canton. "Je me rappelle d'autant mieux cette voiture, précise Mme Davesne, que je l'ai aussi connu aux mains de son second propriétaire, qui l'avait acheté en 1955, après le décès du premier acheteur. C'était un employé agricole, Mr. Marcel Dhuicque, habitant Bargny, qui l'utilisait à peu près uniquement pour se rendre à son travail".


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L'épreuve du Puy de Dôme !


"C'est à la veuve de monsieur Dhuicque que j'ai racheté la 2 CV, le 24 septembre 1986, soit à quelques jours près à la date anniversaire de sa première mise en circulation … Elle avait tout au plus 60 000 ou 65 000 kilomètres au compteur. C'est mon épouse qui s'en est d'abord servie, avant que le statut éminemment "collector" de cette 2 CV nous incite à la préserver. Sa première sortie officielle dans une rencontre Citroën (marquant, en 1988, le 40ème anniversaire de la 2 CV) fut un périple en direction de Lempdes, la cité auvergnate chère à Pierre Boulanger. C'est à cette occasion qu'elle réussit, en première vitesse et au prix d'un cardan cassé, a grimper jusqu'au sommet du Puy-de-Dôme ! Immédiatement après, la restauration a débuté. En réalité, le terme "restauration" est un bien grand mot, puisqu'à l'exception de quelques menus travaux de carrosserie, du remplacement d'un cardan et, surtout, d'un passage en cabine de peinture qui donna bien du mal au spécialiste pour restituer la teinte "AC 109" d'époque, la voiture est dans son état d'origine".

En vedette au cinéma et sur les "Champs"

Depuis cette remise en forme, la 2 CV a participé à la plupart des rencontres nationales ou internationales, transportée sur place par la remorque attelée au "camping car". "D'abord, souligne son propriétaire, je ne tiens pas à établir un record de kilométrage. Au contraire ! Et puis, surtout, au-delà de 150 à 200 "bornes", la conduite très physique de la voiture, et l'exploitation laborieuse de ses 9 chevaux, deviennent une véritable punition …".
Outre ses pérégrinations à travers la France et l'Europe, fut-ce sur un plateau, cette 2 CV des premiers âges, qui plus est préservé dans un état proche de l'original, a vivement intéressé les spécialistes. Comme les réalisateurs du film "2 CV, l'amour toujours", tourné pour FR3, puis l'historien et cinéaste Francis Maze, qui lui a donné la vedette de son film "La 2 CV, un art de vivre", publié en K7 et DVD. "Ce dernier opus a été, en grande partie, tourné -c'était en 1999- dans le garage de Jean Rédélé, à Paris, ce qui m'a permis de faire la connaissance de ce grand monsieur de l'automobile française … La voiture a également connu les honneurs de "Rétromobile" et, en 2008, Citroën l'a longuement exposée au "C42", sur les Champs Elysées, à l'occasion du 60ème anniversaire de la 2 CV".
C'est ce qu'il est convenu d'appeler la rançon de la gloire, non ?


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Petit(s) rappel(s)

Cette 2 CV modèle A, mise en circulation le 12 septembre 1950, porte le simple n° de série 4 167, soit son matricule d'ordre de sortie des chaînes de Levallois, depuis le premier véhicule fabriqué le 24 juin 1949, au fin d'homologation par le service des Mines, et doté du N° 0001. Par rapport au modèle présenté au Salon de Paris 1948, la voiture a subi un certain nombre de modifications, concernant, principalement, la commande du démarreur, ou le dessin définitif de la cloche d'embrayage.
A partir de sa mise en production, en juillet 1949, la Type A gardera, à quelques détails près, les mêmes caractéristiques mécaniques, et d'identiques équipements, jusqu'en 1953.
Portant son immatriculation originelle ("597 F 60" ), la voiture de Patrick Devesne est totalement identique à la 0001. En voici, pour mémoire, les caractéristiques:Moteur: 2 cylindres à plat opposés, deux soupapes par cylindre, quatre temps, refroidi par air, en position longitudinale. Alésage/course 62 mm, 375 cm3. Puissance fiscale: 2 CV, rapport volumétrique 6,2/1, puissance S.A.E. 9 chevaux à 3 500 tr/mn, couple maxi de 2 mkg à 2 000 tr/mn. Carburateur Solex inversé 22 ZACI, buse de 16,5 mm. Allumeur monté en bout d'arbre à cames, ce dernier placé en position centrale. Culasse hémisphérique et pistons bombés, en alliage léger. Ventilateur à huit pales. Reniflard d'huile à clapet.
Transmission: Traction avant. Boîte de vitesses à 4 rapports synchronisés, plus marche arrière. Transmission par cardan simple côté roue et boîte. Rapports de boîte: 1ère : 25,96, 2ème: 12,53, 3ème:7,46, 4ème: 5,68, M.AR: 28,05. Couple conique 8/31.
Roues: 13 pouces, fixation 3 écrous.
Pneumatiques: Michelin "Pilote" 125 X 400 avec chambre à air.
Suspensions: quatre roues indépendantes, à interaction entre les roues avant et les roues arrière. Chaque bras de suspension est relier par levier et tirant à un ressort hélicoïdal placé dans un pot de suspension disposé longitudinalement, de chaque côté du châssis. Chaque roue reçoit un batteur à inertie, et l'amortissement est assuré par quatre flotteurs.
Freins: hydrauliques Lockheed à tambours sur les quatre roues, diamètre AV: 200 mm, AR: 180 mm. Frein de stationnement par câble sur les roues avant.
Direction: à crémaillère, rapport de démultiplication 1/14, diamètre de braquage: 10,50 mètres.
Electricité: batterie 6 volts, 50 Ah, Dynamo 6 volts monté en bout de vilebrequin.
Dimensions: Longueur 3,780 mètres, largeur 1,480 mètres, Hauteur 1,60 mètres, empattement 2?40 mètres, voies AV/AR 1,26 mètres.
Poids et capacités: 490 kg (à vide), 800 kg (en charge). Réservoir: 20 litres. Huile moteur: 2 litres. Huile de boîte: 1 litre.
Performances: vitesse maxi: 65 km/h. 1000 mètres départ arrêté: 75 secondes.
Consommation moyenne: 4 à 5 litres aux 100 km.
Carrosserie: berline 4 portes, 4/5 places. Capote en toile repliable. Pas de clignotant. Deux phares, un stop arrière, un feu arrière. Serrure de portière sans condamnation (celle-ci est montée à partir de novembre 1950, et le démarreur à tirette est remplacé, à la même époque, par une clé de contact).
Intérieur: siège en tissus gris mat sans rayures, volant métallique noir.
Couleurs: unique gris métallisé "AC 109", roues couleur aluminium.
Prix de vente: 235 000 francs.
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